Par Amina Nsenga
Il y a quelque jours, j'étais à Paris. Autour d'un repas qui avait commencé à l'heure et s'était terminé bien après minuit comme les bons repas. On avait parlé de tout, de ce que l'Afrique exporte comme intelligences et n'en voit jamais les dividendes, de la solitude des diasporas brillantes, de l'amour qui traverse les écrans et les fuseaux horaires, de Dieu et de ce qu'on lui confie quand on n'a plus personne à appeler. Les verres se vidaient lentement. Les voix baissaient. Et à un moment, dans cette intimité que seuls les bons repas fabriquent, quelqu'un a sorti ses notes et a dit : j'ai envie de vous lire les notes que j'ai écrites sur ton livre.
Je n'ai rien dit. J'ai écouté.
Voilà ce que j'ai entendu ce soir-là. Je le pose ici, sur ce blog, parce que certaines choses méritent de ne pas rester autour d'une table.
Il y a des livres qu'on ouvre. Et il y a des livres qui nous ouvrent.
Celui-ci appartient à la deuxième catégorie.
Avant même la première page, quelque chose dans le titre opère déjà Ancrage. Pas attachement, pas lien. Ancrage. Un mot qui suppose le poids, le fond, la profondeur. Un mot de marins et de priants. Un mot qui dit : je ne flotte plus.
On s'attendrait à une progression narrative classique. Ce n'est pas ce qu'on trouve.
Le texte avance en spirale revenant sans cesse au même centre : la foi, la dignité, la présence authentique. Mais à chaque retour, on est plus haut. Plus dedans. C'est la structure même d'une zikr, d'une litanie soufie. Ce n'est peut-être pas un hasard.
La voix, elle, oscille entre le je intime et le on universel. Ce glissement est un geste littéraire d'une intelligence rare il invite le lecteur sans le forcer. On entre dans ce texte comme on entre dans une maison qui n'est pas la nôtre mais où l'on se sent chez soi. C'est le propre des auteurs qui écrivent depuis la vérité plutôt que depuis la maîtrise.
Il y a une sociologie silencieuse dans ces pages. Pas formulée comme une thèse. Vécue comme une respiration.
La femme qui accompagne ici n'est ni martyre, ni victime, ni sainte de vitrail. Elle est philosophe de l'être-ensemble. Elle pratique ce que les penseurs francophones commencent à appeler la care africaine ce travail émotionnel, invisible, non comptabilisé, qui tient les relations debout quand tout le reste vacille.
Mais l'auteure fait quelque chose que beaucoup ratent : elle refuse la posture victimaire. La femme qui parle dans ce livre est ancrée. C'est toute la différence entre un témoignage et une œuvre.
Le Teranga n'est pas utilisé ici comme une carte postale sénégalaise. Il devient épistémologie une façon de savoir comment se tenir face à l'autre. C'est un geste intellectuel fort. Le livre dit, sans le crier : la pensée africaine est une réponse universelle à la question de la relation.
Il y a une phrase dans ce texte qui l'a arrêtée net, m'a-t-elle dit :
« Le virtuel ne peut pas tenir la main d'un corps qui souffre. »
Six mots suffiraient. Mais les avoir tous, c'est mieux.
C'est une critique douce, lucide, sans amertume, du lien digital. Écrite par quelqu'un qui en a pourtant vécu la beauté réelle ce paradoxe-là, seule une honnêteté profonde permet de l'habiter sans se contredire.
C'est au niveau spirituel que le texte touche à quelque chose de rare.
L'islam n'est pas ici un décor. Il n'est pas une revendication. Il est la colonne vertébrale invisible du récit présent dans chaque geste, chaque choix, chaque silence. Et ce qui est remarquable, c'est qu'il n'est jamais doctrinaire. Il est incarné. Vécu. Respiré.
Il y a un mot en arabe pour ça : tawakkul. La confiance remise à Dieu après l'effort humain. Le texte ne l'emploie pas. Mais il le vit sur chaque page.
La phrase :
« L'humain trace. Allah choisit. »
contient à elle seule une théologie entière. Pas de fatalisme. Pas de passivité. Une co-présence entre l'action humaine et la souveraineté divine. C'est ça, la foi en mouvement.
Le traitement du silence est aussi d'une profondeur soufie. Dans cette tradition, le silence n'est pas l'absence de Dieu il est souvent Son mode d'expression le plus direct. Ce livre comprend cela. Il le transmet sans jamais le nommer. C'est de la théologie poétique.
La nouvelle musulmane loin de chez elle géographiquement déracinée, spirituellement en construction est une figure capitale de ce texte.
C'est précisément parce qu'elle sait ce que c'est d'être sans repères qu'elle devient capable d'un accueil total. Elle a connu le vide. Elle sait la valeur d'une main tendue. Son exil devient une compétence de l'âme.
Et c'est peut-être là sa plus grande intelligence :
Peut-on vraiment ancrer son âme à une présence qu'on n'a jamais vue ?
Le livre ne répond pas. Il démontre. Et sa démonstration silencieuse dit : oui et parfois c'est précisément parce qu'on ne l'a pas vue qu'on a pu vraiment la rencontrer.
Ce livre fait quelque chose que peu réussissent : il réconcilie la pensée africaine traditionnelle, la spiritualité islamique, la psychologie émotionnelle contemporaine et la littérature intime féminine sans que l'un écrase l'autre. Sans hiérarchie. Sans friction.
C'est un livre sur ce qu'on ne nomme pas. Sur ce qui ancre sans qu'on le cherche. Sur la foi comme refuge. Sur la femme debout.
Elle a fini de lire. La table était silencieuse. Quelqu'un a dit : il faut que je le lise. Quelqu'un d'autre n'a rien dit et c'était la meilleure réponse.
J'écris depuis des années dans le silence de ce qu'on ne montre pas encore. Je publie depuis quelques mois seulement comme si j'avais attendu que les mots soient exactement prêts avant de les laisser partir.
Ce soir-là à Paris, j'ai compris qu'ils étaient arrivés.
— Amina Nsenga