Retour sur la séance de coaching du 28 juin 2026
Il existe une question qui revient, sous des formes différentes, dans presque toutes les formations que j'anime. Comment prendre la parole quand je ne me sens pas légitime ? Cette interrogation ne concerne pas uniquement les conférences ou les interventions devant un public. Elle traverse les réunions d'équipe, les conseils d'administration, les associations, les entretiens d'embauche, les projets entrepreneuriaux, les médias et parfois même les discussions familiales.
Derrière cette question se cache une réalité plus profonde : beaucoup de femmes attendent encore que quelqu'un leur donne la permission d'exister pleinement. Or, personne ne peut nous donner une place que nous refusons nous-mêmes d'occuper. C'est autour de cette conviction que nous avons construit notre séance du 28 juin. Pendant plusieurs heures, les participantes ont travaillé leur posture, leur voix, leur manière de raconter leur histoire, mais aussi leur façon de gérer les conflits et d'assumer leur légitimité. L'objectif n'était pas de fabriquer des oratrices parfaites. L'objectif était beaucoup plus ambitieux : apprendre à prendre sa place sans avoir à la mendier.
Nous avons commencé par une réflexion qui a immédiatement suscité les échanges. Quelle est la différence entre une intervenante et une conférencière ? La réponse semblait évidente pour certaines participantes : la conférencière serait " l'experte ", tandis que l'intervenante viendrait simplement partager son expérience. Je leur ai proposé d'aller plus loin.
Notre société a longtemps hiérarchisé les savoirs. Nous accordons spontanément davantage de valeur à un diplôme, à une fonction ou à un titre qu'à une expérience de vie. Pourtant, lorsqu'une mère solo explique comment elle a élevé ses enfants tout en reconstruisant sa vie professionnelle, elle transmet des connaissances qu'aucun manuel universitaire ne peut enseigner. Lorsqu'une femme raconte comment elle s'est relevée après une relation violente, comment elle a retrouvé confiance en elle après une discrimination ou comment elle a créé son entreprise malgré les obstacles, elle partage une expertise forgée dans la réalité.
Cette expertise du vécu mérite d'être reconnue. Elle ne remplace pas l'expertise scientifique. Elle la complète. C'est précisément cette rencontre entre les connaissances académiques, les pratiques professionnelles et les expériences humaines qui produit les réflexions les plus riches. Pendant trop longtemps, de nombreuses femmes ont minimisé leur parcours parce qu'elles estimaient ne pas posséder " le bon diplôme " ou " le bon titre ". Je leur ai rappelé que certaines des personnes qui inspirent aujourd'hui le monde n'ont pas commencé par être reconnues. Elles ont commencé par agir. La reconnaissance est venue ensuite.
Pour transformer cette réflexion en expérience concrète, je leur ai proposé un exercice très simple. Trois phrases seulement. Je suis…J'ai traversé…Je suis ici pour…Trois phrases qui semblent anodines. Et pourtant, elles bouleversent profondément notre manière de nous présenter. Habituellement, nous avons tendance à commencer par nos fonctions, nos diplômes ou notre parcours professionnel. Mais lorsque nous retirons ces étiquettes, que reste-t-il ?Une personne. Une histoire. Une intention.
Chaque participante a ensuite disposé d'une minute pour raconter une épreuve importante de sa vie. Certaines ont évoqué la dépendance affective. D'autres une séparation douloureuse. D'autres encore des discriminations, un épuisement professionnel, des difficultés d'intégration ou une trahison. Je leur ai ensuite posé une deuxième question. Qu'avez-vous appris de cette expérience ? C'est souvent à cet instant que le regard change. Nous cessons de raconter uniquement ce qui nous est arrivé. Nous commençons à raconter ce que cette expérience a construit en nous. La blessure devient une connaissance. La difficulté devient une compétence. L'épreuve devient une ressource. Nos cicatrices ne disparaissent pas. Mais elles cessent de définir notre identité.
Nous avons également pris le temps d'aborder une réalité que beaucoup connaissent. Certaines personnes restent enfermées pendant des années dans un événement qui les a profondément marquées. Elles continuent à se définir par cette séparation. Par cet échec. Par cette injustice. Par cette violence. À force de raconter toujours la même histoire, elles finissent parfois par oublier qu'elles ont également évolué.
Je crois profondément que notre passé mérite d'être reconnu. Mais il ne doit jamais devenir notre adresse permanente. Nos expériences doivent devenir des fondations, pas des chaînes. Accepter son histoire ne signifie pas y habiter éternellement. Cela signifie apprendre à marcher avec elle sans qu'elle dirige chacun de nos pas.
Une grande partie de notre séance a porté sur les conflits. Parce qu'ils font partie de la vie. Ils existent dans les familles. Dans les entreprises. Dans les associations. Dans les projets. Et même entre personnes profondément engagées. La véritable question n'est donc pas : comment éviter les conflits ?La véritable question est : qui devenons-nous lorsque le conflit apparaît ?J'observe souvent que notre premier réflexe consiste à vouloir nous défendre immédiatement. Nous répondons au téléphone alors que nous sommes encore en colère. Nous écrivons un message sous le coup de l'émotion. Nous cherchons à convaincre. À expliquer. À justifier.
Or, une réponse donnée dans la précipitation est rarement une réponse stratégique. Je conseille souvent aux participantes de s'autoriser un temps de recul. Si un appel réveille une émotion forte, rien n'oblige à répondre immédiatement. Il est possible de dire :" Je suis occupée pour l'instant. Je vous rappelle plus tard. " Cette phrase n'est pas une fuite. C'est une manière de reprendre le contrôle de ses émotions avant de reprendre le contrôle de la conversation. Le calme est souvent un choix. Et ce choix demande beaucoup plus de force qu'on ne l'imagine.
Cette réflexion nous a conduites vers une autre habitude très répandue. La justification. Combien de fois nous sentons-nous obligées de raconter toute notre journée parce que nous sommes arrivées avec cinq minutes de retard ? Combien de fois cherchons-nous à convaincre que nous avions de « bonnes raisons » ?
Nous avons travaillé sur cette différence fondamentale. Expliquer un fait est sain. Se justifier sans cesse fragilise notre position. Dire : "Je suis arrivée en retard. Je vous présente mes excuses." est suffisant. Ajouter dix explications revient souvent à demander inconsciemment l'autorisation d'être pardonnée. L'affirmation de soi commence aussi par cette simplicité.
Nous avons ensuite abordé les micro agressions. Ces remarques ironiques. Ces sous-entendus. Ces petites phrases destinées à déstabiliser. Dans ces situations, notre ego réclame souvent une réponse immédiate. Pourtant, répondre n'est pas toujours la meilleure stratégie. Le silence. Un sourire. Un changement de sujet. Une prise de distance. Ces attitudes peuvent parfois exprimer beaucoup plus de force qu'une confrontation interminable. Le leadership consiste aussi à choisir les batailles qui méritent réellement notre énergie.
Une idée a particulièrement marqué les échanges. Nous avons souvent tendance, surtout les femmes, à vouloir réparer les émotions de tout le monde. Nous voulons calmer. Expliquer. Sauver. Consoler. Porter. Nous devenons parfois le parent émotionnel de notre conjoint, de nos collègues, de nos proches ou même de personnes que nous connaissons à peine. Cette posture finit par nous épuiser. Chaque adulte est responsable de ses propres émotions. Poser une limite n'est pas un manque d'amour. Dire non n'est pas un manque de générosité. Respecter son propre équilibre est une forme de responsabilité.
La seconde partie de la séance était consacrée à la prise de parole. Je vois encore beaucoup de personnes rédiger intégralement leur intervention. Puis elles passent toute leur énergie à essayer de ne rien oublier. Le problème est qu'elles ne parlent plus au public. Elles parlent à leur mémoire. Je préfère toujours un message vivant à un texte parfaitement récité. Nous avons travaillé le regard, la respiration, le sourire, la posture et la voix. L'objectif n'est pas de devenir quelqu'un d'autre.L'objectif est d'être pleinement soi-même. Le public ne cherche pas une perfection artificielle. Il cherche une personne vraie.
La question qui a sans doute suscité le plus de réflexion fut celle-ci : Comment définir la femme africaine aujourd'hui ?Les premières réponses évoquaient naturellement la force, la résilience, la famille, les traditions et le rôle de pilier. Ces réponses sont profondément respectables. Mais je les ai invitées à interroger les images qu'elles véhiculent. Pourquoi définissons-nous presque toujours la femme africaine par ce qu'elle supporte ? Pourquoi la présentons-nous comme celle qui porte tout ? Comme si être une femme africaine signifiait nécessairement souffrir davantage pour mériter notre admiration.
Je crois que nous devons sortir de cette vision. Non pour nier les difficultés. Mais pour refuser que la souffrance devienne notre identité collective. J'ai proposé un autre angle de réflexion : la charge mentale. Cette réalité traverse les frontières. Elle concerne la mère solo comme la femme mariée. L'entrepreneure comme la salariée. La femme vivant sur le continent comme celle de la diaspora. Les formes changent. Les responsabilités aussi. Mais cette gestion permanente de l'organisation, de l'anticipation et du soin aux autres constitue un fil conducteur que nous devons davantage reconnaître.
Pour illustrer cette idée, j'ai partagé une image qui m'accompagne souvent. Le baobab. Où qu'il pousse, il conserve ses racines. Il s'adapte au climat. Il dialogue avec son environnement. Mais il ne renonce jamais à son identité. Je crois que cette image résume parfaitement le défi des femmes africaines d'aujourd'hui. Rester profondément ancrées dans leurs valeurs. Tout en étant capables d'évoluer. D'innover. D'occuper des espaces nouveaux. Sans avoir à choisir entre leurs racines et leur avenir.
La séance s'est achevée sur une réflexion qui résume, finalement, tout notre travail. Nous consacrons parfois énormément d'énergie à répondre aux critiques. À convaincre ceux qui ne croient pas en nous. À chercher une validation extérieure. Et si cette énergie était investie ailleurs ?
Construire. Créer. Transmettre. Former. Entreprendre. Écrire. Accompagner.
Lorsqu'une femme construit son propre espace, elle cesse progressivement de dépendre du regard des autres. Elle ne cherche plus une place. Elle crée la sienne. Et, ce faisant, elle ouvre la voie à d'autres femmes. C'est sans doute cela, le véritable leadership. Non pas être au-dessus des autres. Mais permettre aux autres de grandir à leur tour.
Voilà pourquoi je continuerai à défendre cette conviction, dans chacune de mes formations, de mes conférences et de mes engagements : la légitimité ne se mendie pas. Elle se construit, se nourrit de nos expériences, s'affirme dans nos choix et grandit lorsque nous décidons enfin d'occuper pleinement la place qui est la nôtre.
Amina Nsenga